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Culture & Loisirs, # |
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Georges Adéagbo a beau jouir d'un " solo show " - une exposition personnelle - à la Foire de Bâle, Mecque de l'art contemporain qui se tient jusqu'au 21 juin, il ne semble guère impressionné. Sans doute parce que ce sexagénaire béninois, qui expose simultanément au Moderna Museet de Stockholm, n'a plus rien à prouver. Il ne se voit d'ailleurs pas en artiste mais en arbitre qui " doit départager qui a tort, qui a raison ". A l'écouter, d'autres qualificatifs viennent à l'esprit : conteur, anthropologue, archiviste... Rien ne prédisposait ce natif de Cotonou à se retrouver un jour à la Foire de Bâle. A 14 ans, Adéagbo est impatient. Il se rêve en entrepreneur indépendant. Il fera finalement des études de droit en Côte d'Ivoire avant de migrer en 1967 en France. Quand son père décède deux ans plus tard, il est stagiaire chez Péchiney. On le presse de rentrer. C'est à lui, l'aîné de onze enfants, qu'incombe la tâche de gérer la famille. Il n'en a guère envie et ajourne son retour. " Tu devras souffrir d'abord "C'est alors qu'apparaissent de curieux symptômes : cauchemars répétés, sensations d'étranglement, irascibilité. " Ma famille a eu recours à la magie et à la sorcellerie pour me faire revenir ", affirme-t-il. De guerre lasse, il retourne au bercail en 1971. Il ne pensait rester qu'un mois, le temps de mettre de l'ordre dans les affaires paternelles. Mais sa famille lui confisque son passeport. Le voilà crucifié sur place. " Mon père m'avait prévenu quand j'étais petit : tu auras une belle vie, mais tu devras souffrir d'abord ". Et quelle souffrance : durant vingt ans, il essuiera les brimades et quolibets de son entourage. Muré dans son monde intérieur, il se met à collecter des objets abandonnés dans les rues. Parallèlement il noircit des carnets entiers d'écrits philosophiques. Son entourage le prend pour un fou, le fait interner et vide régulièrement sa chambre des reliques accumulées. Adéagbo s'enfonce dans une solitude que viendra rompre en 1993 Jean-Michel Rousset, alors collaborateur du curateur français André Magnin. L'année suivante, il expose à la Saline royale d'Arc-et-Sénans. En 1999, c'est la consécration : il expose à la Biennale de Venise et rencontre le curateur Stephan Köhler. Trois ans plus tard il participe à la Documenta de Cassel orchestrée par Okwui Enwezor. Sa méthode n'a guère changé, même si la présentation est aujourd'hui plus soignée, conforme aux codes de l'art conceptuel. Adéagbo reste un glaneur, qui se saisit des éléments clés des sociétés qu'il croise pour construire " un libre langage ". Glissements et courts-circuitsCette collecte est agencée de manière aussi subjective que précise. Rien n'est laissé au hasard dans ses combinaisons à multiples fonds mêlant objets trouvés, coupures de journaux, livres et écrits personnels. Construites en rhizome, ses installations tressent d'étonnantes analogies, creusent un dialogue souterrain entre sa culture africaine et celles des pays où il est invité à exposer. Observateur implacable de la marche du monde, Adéagbo pointe les constantes de l'Histoire à coup de glissements et courts-circuits. L'œuvre " Les artistes et l'écriture !... ", présentée par la galerie Wien Lukatsch à la Foire de Bâle, tisse ainsi des parallèles entre la guerre du Biafra, la Saint-Barthélemy et la Shoah. Critique envers le sentiment de supériorité des Européens, Adéagbo l'est tout autant à l'égard de ses compatriotes.
Source : www.lemonde.fr | |||
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