Affaire Till : le racisme au nom du père

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Ala fin du mois d'août 1955, Emmett Till prit un train à Chicago, le City of New Orleans, pour aller rendre visite à sa famille dans le Mississippi. Le 2 septembre 1955, un autre train rapporta son corps. L'adolescent avait été torturé, abattu et jeté dans la rivière. John Edgar Wideman avait le même âge cette année-là quand il découvrit dans un magazine le visage atrocement mutilé du gamin noir assassiné. Cette image l'a hanté toute sa vie. Depuis longtemps, il rassemblait des coupures de presse et des archives en prévision d'un livre sur Emmett Till, aujourd'hui connu comme un martyr des droits civiques.

"Funeste lapin noir"

Son projet a évolué. Le procès des deux assassins Roy Bryant et J. W. Milam à Sumner, dans le Mississippi, avait été très suivi. Le jury, composé de douze Blancs, avait délibéré moins d'une heure pour décider d'un scandaleux acquittement. On a oublié, dit Wideman, combien le père d'Emmett y joua un rôle crucial. Avant la fin, Louis Till "surgit tel un funeste lapin noir tiré d'un funeste chapeau blanc". Des fuites venant de son dossier militaire confidentiel révélèrent que l'armée américaine l'avait jugé pour viol et meurtre commis en Italie, et pendu le 2 juillet 1945. Un mort "coupable et criminel" blanchissait en quelque sorte les meurtriers d'Emmett. John Edgar Wideman allait partir du fils pour enquêter sur le père. "Tous les mots qui suivent obéissent à mon profond besoin d'éclairer un peu les ténèbres américaines qui séparent les pères noirs de leurs fils, cette obscurité dans laquelle pères et fils se perdent l'un l'autre." Il allait aussi partir des Till pour parler des Wideman.

Tout le récit se construit ainsi sur plusieurs niveaux : la collecte sur le procès des meurtriers du fils, l'enquête pour cerner la personnalité et le parcours du père, la vie et l'autobiographie de la mère, Mamie Till, et le propre rapport de l'écrivain à son vécu. Un jour, Wideman reçoit le fameux dossier militaire confidentiel qui a fait de l'affaire Till un crime impuni. Il le pose sur une table sans l'ouvrir et passe dans une autre pièce. Ses pensées divaguent alors et il se remémore un Thanksgiving chaleureux en famille avec sa sœur, pour cheminer vers le solde négatif du présent. Vers son propre père disparu, son frère en prison et sa rage. Le dossier qu'il vient de recevoir date de plus de cinquante ans, et il se présente comme une affaire bouclée, "comme un vrai bon roman à l'ancienne". L'Afro-Américain en connaît déjà l'énoncé et l'issue. "Les soldats Till et McMurray sont condamnés à mort pour avoir été de la mauvaise couleur au mauvais endroit au mauvais moment." Dans cette armée qui conseillait de ne pas mélanger les contingents noirs et blancs, les soldats de couleur étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Et tous les hommes noirs étaient coupables de vouloir violer les femmes blanches.

"Je m'oblige à reprendre au début. A résister à cette ignoble histoire. Résister à la réalité qu'échafaude cette liasse de documents agrafés. Même si ma résistance ne fait que confirmer une réalité irréparablement endommagée." Qu'est-ce que la vérité ? Où commence et où finit le mensonge ? Il prend en exergue un proverbe igbo issu du roman Le monde s'effondre du Nigérian Chinua Achebe. Un proverbe que Louis Till ne pouvait pas connaître puisque le livre est paru treize ans après sa mort. "Il n'y a pas d'histoire qui ne soit vraie..." La vérité ne ressemble pas à la vérité. Face à ce qui a été construit sur la réalité, l'écrivain choisit de créer de la fiction et de faire en quelque sorte revivre Louis Till. "J'assume le risque d'autoriser ma fiction à pénétrer dans la véritable histoire des gens. Et dans un souci d'égalité, je laisse l'histoire des gens empiéter sur la vérité de la mienne." Il ramène à la vie le boxeur, le mari violent, l'homme de troupe, jusqu'à sa prison italienne, non loin de celle du poète Ezra Pound.

"Prix du sang"

Ce sont les vestiges du passé qui avivent la douleur de savoir des mensonges enfouis à jamais. Wideman trouve la trace de Louis Till dans l'Interprète, de l'historienne Alice Kaplan, dans lequel elle décrit le carré du cimetière de Seringes-et-Nesles (Oise-Aisne American Cemetery), où reposent 96 soldats américains qualifiés de "morts sans honneur". A propos de la tombe numéro 73, celle de Louis Till, elle écrit : "L'histoire n'a retenu que le sort tragique de son fils." Sur place, le biographe-romancier est submergé d'émotion : "L'histoire de Louis Till, celle de son fils Emmett, la mienne, celle de mon père, de ma famille, pourraient commencer ou finir là. Par une histoire de sucre volé. Par un vol qui réclame le prix du sang. Par la rage. La résignation. le chagrin. Le deuil. Par d'antiques mensonges sanglants se convulsant au fond de moi. Un cri que je réprimai. Les cris des morts sans honneur rangés dans des boîtes, à mes pieds. Noms perdus. Visages perdus." Récit splendide, douloureux, Ecrire pour sauver une vie exhume les fantômes dont l'existence a servi d'exemple pour soutenir une réalité univoque. Au romancier de rejouer la scène.



Source : Libération.fr



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