Génération nappy : le cheveux, nouvelle arme politique des afro-féministes

  Mode & Beauté, #

Dans " Americanah", l'héroïne Ifemelu passe son temps dans un temple de la coiffure afro de Philadelphie. Là, parmi les lotions de défrisage bon marché, elle raconte les rêves d'intégration et les désillusions de ses "sœurs d'Afrique" qui aspirent à devenir de parfaites Americanahs, comme on désigne ces Nigérians qui veulent tenter l'aventure au pays de l'Oncle Sam.

De ces femmes, qui investissent tout leur temps et leur argent pour obtenir des cheveux lisses et légers comme le vent et ressembler aux Blancs. Le best-seller de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie est un roman capillaire.

Les cheveux en sont les idiomes principaux?: lissés, défrisés, ils dénaturent la beauté noire. Naturels, ils fascinent ou dérangent la communauté blanche. Dans l'inconscient collectif occidental, souvent intériorisé par les femmes noires, les cheveux afros sont "indisciplinés", "ébouriffés", "rebelles", comme l'expliquent des dizaines d'articles provenant de magazines féminins. Il s'agit donc de "dompter" leur "nature sauvage", de "lisser" sa "crinière de lionne".

"Souvent, tout le bestiaire animal de la brousse africaine y passe", constate Ketsia Mutombo, du collectif Féministes contre le Cyberharcèlement. "Les cheveux, comme la couleur de la peau, ne sont jamais un sujet neutre. Ils ont toujours été utilisés pour racialiser, pour hiérarchiser les peuples."

Les cheveux, métaphore de l'identité malmenée

L'autre biais voudrait, en se cachant derrière certains termes, édulcorer la réalité?: les cheveux sont "black" au lieu de "noirs", "mousseux", "bouclés" plutôt que crépus. Leur texture même, "sèche", "rêche", "difficile à coiffer", est "toujours présentée comme un problème", poursuit-elle.

La jeune militante afroféministe de 22 ans, qui étudie le droit à l'université Paris-Sud, regrette que le cheveu crépu soit encore vu comme une curiosité, une anomalie, voire une plaisanterie. En 2011, une pub américaine Nivea montrait un homme noir, cheveu court, tenant dans sa main une tête d'homme portant l'afro avec comme slogan "Re-civilisez-vous".

En 2015, "Voici" avait publié une photo du comédien Omar Sy sur le tournage du film "Chocolat", de Roschdy Zem, accompagnée du titre "Il frise le ridicule". La chevelure afro du comédien, "assez terrifiante" selon le tabloïd, était comparée à "une boule à la Jackson Five" et une "coupe à la grimace qui devrait faire rire les petits nenfants".


La pub polémique de Nivea

Les cheveux, métaphore de l'identité malmenée?? La problématique est apparue dans les années 2000 aux Etats-Unis avec le natural hair movement ou "mouvement nappy", l'acronyme de "natural" et "happy".

Soudain, des tas des femmes noires, connues ou inconnues, ont arrêté le défrisage et opté pour une coiffure plus naturelle. L'intention est double?: préserver leurs cheveux trop souvent abîmés par des produits chimiques toxiques et promouvoir la beauté noire, loin des standards esthétiques dominants du white girl flow, du nom du geste que font les filles blanches aux cheveux lisses quand elles bougent la tête.

Les nouvelles icônes du "nappy"


La militante Angela Davis en août 1970 (Stringer / UPI / AFP)

Virginie Sassoon est sociologue des médias et auteure de l'essai " Femmes noires sur papier glacé". Selon elle, "le nappy, fortement médiatisé sur internet et centré sur le bien-être et le bio, a contribué à déplacer la connotation très militante des coupes afros nées dans le sillage du Black Power et des Black Panthers dans les années 1970".

Moins politiques qu'Angela Davis, moins radicales que Malcolm X, les nouvelles icônes du natural hair sont des modeuses, comme les jeunes jumelles Quann, avec leur blog militant chic Urban Bush Babes, des chanteuses comme Erykah Badu ou Solange Knowles, la petite sœur de la "Queen" Beyoncé, ou des actrices comme Lupita Nyong'o.

Les mannequins aussi s'engagent. Dans une lettre ouverte au magazine "Harper's Bazaar", publiée en juillet 2016, le top Ebonee Davis, 29 ans, égérie Calvin Klein, dénonçait la sous-représentation des modèles noirs dans l'industrie de la mode et les stéréotypes utilitaires des grandes marques pour "la femme africaine", "directement cueillie d'un village" ou ressemblant à un mannequin blanc "trempé dans du chocolat".

D'autres modèles imposent leur style afro dans les défilés, comme l'Angolaise Maria Borges au show de Victoria's Secret en 2015 et qui vient de rejoindre le cercle très restreint des ambassadrices du géant de la cosmétique L'Oréal Paris.

Un acte militant et identitaire

En France, le nappy fait de plus en plus d'adeptes. Il a son festival de musique AfroPunk, son salon, la Natural Hair Academy, ses blogs beauté, comme Brownskin, Black Beauty Bag, Crépue et Re-belle.

Dans " Afro !" (éd. Les Arènes), Rokhaya Diallo donne la parole à ces militant(e)s du cheveu crépu, de la chanteuse malienne Inna Modja à la scénariste Amandine Gay ou l'actrice Aïssa Maïga. Tous racontent leur big chop, ce moment où ils ont décidé de revenir au naturel.

Pour Rokhaya Diallo, la prise de conscience a d'abord été féministe : "Le défrisage, par le temps qu'il me prenait, n'était tout simplement plus compatible avec mes idées." Un jour, lassée de ses tresses, elle se décide à tout couper.

"Pendant une semaine, j'étais choquée. J'avais l'impression de ne plus être une femme, d'être privée d'un ornement de séduction."

La première fois qu'elle apparaît à la télé avec son afro, les retours sont tellement positifs qu'elle en fait un acte militant et identitaire, "la réappropriation d'un trait physique encore lourdement stigmatisé et marginalisé".


Aïssa Maïga lors de la promo du film "Il a déjà tes yeux" (PJB/Sipa)

"Notre premier enjeu est esthétique et individuel"

C'est dans cette même veine que s'est créée, en 2016, l'association Sciences Curls à Sciences-Po, qui milite pour la libération des cheveux bouclés et crépus.

"Notre premier enjeu est esthétique et individuel, avant d'être identitaire", explique la présidente Réjane Pacquit.

L'étudiante en marketing de 22 ans a fait son big chop (couper toute la partie abîmée de la chevelure) il y a trois ans, après s'être brûlé les trois quarts du crâne parce qu'elle ne trouvait pas de salon de coiffure spécialisé lors de son année de césure en Espagne.

C'est plus tard, en creusant la question de son identité martiniquaise, qu'elle a compris de quoi relevait l'injonction de défrisage et fondé, avec quatre amis de sa promo, Sciences Curls.

"Ce n'est pas le cheveu qui est politique, mais le regard porté sur lui", rappelle-t-elle.

"J'ai eu l'impression d'être animalisée"

"Un regard qui fait de nous ce que nous sommes, malgré ou à cause de nous", dit aussi la militante afroféministe Laura Nsafou (Mrs Roots sur internet). Dans " A mains nues" (éd. Editions S(y)napse), son premier roman, elle pose la question des différences culturelles dans les rapports sociaux.

Son héroïne, Sybille, est une jeune Suédoise qui souffre d'haptophobie?: elle a peur d'être touchée et cela paralyse son rapport aux autres. Bien sûr, c'est une sorte de métaphore?: elle devra peu à peu apprivoiser son corps et ses cheveux crépus comme son identité. Parce qu'elle est noire. Une caractéristique qui, à son corps défendant, saute aux yeux et lui rappelle une expérience vécue lorsqu'elle est partie étudier en Finlande?:

"C'est là que j'ai véritablement découvert que j'étais noire. Je le savais, bien sûr, mais je n'avais jamais mesuré l'effet que ça pouvait produire chez les autres. Dans ce jardin public, avec ma coupe afro que des gens touchaient sans même me demander, j'ai eu l'impression d'être animalisée."

Marie Vaton



Source : O le cahier des tendances de L'Obs



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