I Am Not Your Negro : ainsi parlait James Baldwin

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C’est un film née d’une colère et d’un constat d’urgence. Réhabiliter James Baldwin, cette figure majeure de la littérature afro-américaine et du combat pour les droits civiques. "Je voulais le sauver des eaux, s’exclame le réalisateur d’origine haïtienne Raoul Peck. Ces dernières années, j’ai vu combien James Baldwin tombait dans l’oubli, et dans le même temps sa pensée était pillée sans jamais qu’il ne soit cité. Quelque chose d’essentiel pour moi était en train de disparaitre, tant James Baldwin m’a structuré et permis de comprendre ma place d’homme noir dans ce monde". Diffusé en avant-première sur Arte (co-producteur du projet), I’m Not Your negro – comprendre "je ne suis pas votre nègre" - a récolté critiques dithyrambiques et prix internationaux, mais est rentré bredouille de la cérémonie des Oscars en février dernier. On s’en étonne à peine tant ce documentaire sensible et sans concession restitue toute la pensée de l’écrivain qui aura sondé avec acuité la psyché et les névroses de l’Amérique, "ce pays complexe qui s’obstine à rester étroit d’esprit".

Réalisateur à la filmographie engagée (L’école du pouvoir, Lumumba…), Raoul Peck a longtemps cherché la bonne porte d’entrée pour raconter James Baldwin. Il l’a trouvée grâce à un manuscrit inachevé confié par la sœur de l’écrivain : Remember this house, un projet de livre débuté en 1979 pour raconter "son" histoire de l’Amérique. Et ce à travers les destins de trois de ses amis, trois martyrs de la lutte afro-américaine assassinés en l’espace de trois ans. Medgar Rivers, militant de la NAACP tué en 1963 dans son garage et immortalisé par Bob Dylan dans son hymne Only a pawn in their game. Malcom X liquidé deux ans plus tard dans un temple de Harlem par ses "frères" de la Nation of Islam sous le regard bienveillant du FBI. Et Martin Luther King en 1968 au moment où le prédicateur pacifiste musclait son discours pour parler de lutte des classes. Ce parti-pris narratif permet à Raoul Peck d’éviter l’écueil de la biographie académique et linéaire. Vous ne saurez sien sur la date de naissance et de mort de l’écrivain, sa vie familiale…

Fuir "la terreur quotidienne d’être un noir en Amérique"

Le réalisateur consent néanmoins à de nécessaires retours vers le passé pour cerner la singularité de cet esprit libre qui envisageait son rôle d’intellectuel comme celui de "témoin". Il rappelle ainsi le rôle crucial d’une institutrice blanche nommée Bill Miller. "Elle m’a offert des livres. Grâce à elle, je n’ai jamais réussi à détester les Blancs, même si j’ai eu envie d’en tuer plus d’un. J’ai commencé à douter que ce n’était pas parce qu’ils étaient blancs qu’ils se comportaient ainsi, mais pour une autre raison", écrira James Baldwin. Raoul Peck remonte également à l’origine de son engagement. Quand exilé à Paris depuis sept ans pour fuir "la terreur quotidienne d’être un noir en Amérique", il s’était résolu à rentrer au pays (en 1957) en découvrant horrifié la photo d’une jeune étudiante noire insultée sur le chemin de l’Université par des yankees haineux. Pour remettre au premier plan la voix de Baldwin, Raoul Peck a également banni les commentaires, interviewes, témoignages de spécialistes ou de proches. Les écrits, la prose fiévreuse et combative de l’écrivain portée par Samuel L. Jackson (et JoeyStarr pour la version française) constituent le fil rouge passionnant, à la fois intime et politique du documentaire.

Un documentaire ambitieux sur le plan artistique, alliant le fond et la forme, avec un flot d’images qui appuient avec finesse les réflexions de Baldwin – extraits de films, débat entre Malcom X et Martin Luther King, images de la lutte pour les droits civiques et des manifestations contre les violences policières à Ferguson en 2014… Les archives de ses interventions télévisées permettent ainsi de mesurer son talent d’orateur, sa pensée à la fois sophistiquée et accessible à l’homme de la rue. Il faut le voir dynamiter les rouages de la ségrégation, rembarrer le paternalisme des progressistes blancs, décrypter la mythologie raciale du cinéma hollywoodien et fustiger, plus largement, "les sociétés occidentales empêtrées dans un mensonge, celui de leur prétendu humanisme". "James Baldwin ne se contentait pas de dénoncer les violences et les discriminations. Il tendait à l’Amérique un miroir dérangeant pour l’appeler à se demander comment elle avait inventé la figure du nègre et pourquoi elle lui était si nécessaire", souligne Raoul Peck. Un examen de conscience laissé en suspens à ce jour… 

I Am Not Your Negro ****
Un documentaire de Raoul Peck. 1 h 30.

par Eric Mandel


Source : lejdd.fr



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