La racisation des patientes : les femmes Africaines

  Culture & Loisirs, #

Ma sage-femme, pendant les cours de préparation à l'accouchement, m'avait dit que les femmes noires accouchaient plus vite. Je l'ai mentionné plus haut. Quelques temps plus tard, l'anesthésiste m'a affirmé que les femmes africaines étaient plus sujettes à la césarienne car leur bassin est plus petit. Pourquoi ?

 

- Parce que c'est génétique, m'a-t-il répondu.

Au dernier tournant de la grossesse, entre lassitude, fatigue, et autres joyeusetés, j'ai gardé l'info dans ma tête, pour plus tard.
À l'époque, je l'avoue, je n'ai pas cherché plus loin, mais cette information a fait écho à des conversations entendues dans mon entourage et lues dans les forums : il y aurait deux à trois fois plus de femmes noires qui accouchent par césarienne. C'était une des peurs exprimées des futures mères, des césariennes qui " provoqueraient " une infertilité.

Qu'en est-il vraiment ?
Les césariennes n'ont évidemment aucun rapport avec une stérilisation forcée mais vont avec l'idée que les femmes " africaines " ont un bassin plus petit. En cause, une " mécanique obstétricale " différente. " La mécanique obstétricale : désigne les différentes étapes d'engagement et de progression du foetus dans le bassin maternel ". Cette distinction a justifié un taux élevé de césariennes dans les années 70 pour les femmes migrantes. Dans les années 90, les césariennes sont pratiquées sur les patientes atteintes séropositives pour éviter la contamination mère/enfant du VIH/Sida. Dans les années 2000, une étude américaine affirme que les femmes " d'origine africaine " ou " black " ont un temps de gestation plus court de cinq jours que les autres femmes¹.

" Cette étude, citée comme une référence en France où aucune autre n'a été menée sur le sujet, affirme que cette différence de temps de gestation serait surtout génétique, et parfois liée aux conditions socio-économiques de vie, sans plus de détails. Ses auteurs proposent, en conclusion, d'anticiper d'une semaine la prise en charge de la fin de grossesse de ces patientes. Ceci n'a pas été immédiatement suivi d'effets, mais, dans les années 2000, de très nombreuses maternités françaises ont mis en place un " protocole de terme ethnique " - parfois appelé " protocole de terme couleur " - qui consiste en une surveillance spécifique de la fin de grossesse des femmes repérées comme " Noires ". Aucune société savante n'avait émis de recommandations dans ce sens. D'ailleurs, en décembre 2011, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français a précisé que ces données n'avaient pas été validées (CNGOF, 2011²). "

L'étude très complète de Priscille Sauvegrain, sage-femme et docteur en sociologie, intitulée " La santé maternelle des " Africaines " en Île-de-France ", nous apprend des choses intéressantes sur ce sujet délicat. En effet, après plusieurs analyses, il s'avère que si les " Africaines " ont un bassin plus petit, celui-ci peut aussi s'expliquer par un état de santé moins bon du fait des disparités sanitaires dans le monde, et aux États-Unis des disparités économiques.
" Le type de femmes orientées vers ce protocole varie selon les équipes : soit il ne s'agit que des femmes catégorisées comme " Africaines ", soit y sont incluses toutes les femmes racisées comme " Noires " que leurs origines soient supposées être des Antilles, d'Haïti, du Sri Lanka, ou encore de l'archipel des Comores, mais pas les Malgaches. Selon l'interprétation qu'un médecin ou une sage-femme se fait de l'origine ou de la couleur de leur peau, des femmes sont donc suivies plus précocement d'une semaine que les autres en fin de grossesse (quarante semaines d'aménorrhées au lieu de quarante et une) et, en conséquence, leur accouchement est au besoin déclenché à moins de quarante et une semaines (on compte un maximum de cinq jours après le terme considéré."

En 2011, " le CNGOF précise que " chez les femmes noires africaines, la mortalité fœtale n'est pas significativement augmentée en fin de grossesse. Il n'existe pas de données pour modifier les pratiques en cas de grossesse prolongée dans cette population "
" Lorsque les équipes soignantes prennent du recul par rapport à leurs pratiques et s'adaptent à des situations nouvelles ou différentes, les taux de césarienne reculent sans que ne s'accroissent pour autant la mortalité maternelle ou/et la mortalité périnatale des nourrissons. La première équipe hospitalière parisienne, après avoir constaté un taux de césariennes deux fois supérieur chez les femmes originaires du Mali et du Sénégal, avait préconisé une attente plus longue avant de décider d'une éventuelle césarienne en cours de travail. Les médecins considéraient que si les bassins étaient plus petits, la tête du bébé était aussi plus petite, plus malléable, que sa position dans le bassin était différente, et les nouveau-nés de poids inférieurs. Cet ensemble de caractéristiques entraînant certaines spécificités du travail de l'accouchement, il convenait de les respecter et de ne pas prendre de décisions trop hâtives. "

Hum hum...

Personnellement, j'ai toujours pensé que les amies de ma mère césarisées l'avaient été à cause des difficultés de communication qu'elles ont rencontrées, pour celles qui ne parlaient pas bien le français. Finalement, on peut y donc ajouter cette racisation des patientes, pire encore la distinction entre " Africaines immigrées " et " Africaines nées en France ", qui semble encore difficile à ôter de la tête des soignants (...)

Ce qui est flippant dans cette catégorisation, c'est d'abord le fait que le choix de la mise en place du " protocole ethnique " est laissé à la libre interprétation du soignant selon la tête de la patiente.
Il est difficile de mettre le mot " racisme " sur une pratique qui dans la tête de beaucoup n'est pas discriminatoire mais va dans le bon sens pour éviter la mortalité infantile.

Utiliser des catégories racisantes a des conséquences sur les parcours de soins, d'autant plus que des amalgames peuvent être faits en l'absence de distinction entre les femmes africaines immigrées et celles nées en France. Il me semble plus parlant d'interroger des facteurs externes comme la qualité et les conditions de vie, plutôt qu'une couleur de peau.
En effet, si les migrantes sont sujettes à des problématiques spécifiques telles que les maternités précoces, utérus cicatriciel, malnutrition, etc,... est ce que leur filles qui n'ont pas eu les mêmes conditions de vie sont concernées ?

Prépare-toi. Il est possible que tu n'aies pas l'accouchement rêvé, la césarienne reste une éventualité qu'il te faut aussi envisager. Celle-ci doit intervenir si elle s'avère nécessaire et non pas parce que tu es une femme noire. " Or il ne semble ni pertinent d'englober des femmes nées en France et des femmes immigrées dans des protocoles médicaux spécifiques, sous prétexte d'origines " africaines " communes, ni juste d'amalgamer des femmes au nom d'une couleur de peau perçue, en présumant génétiques et héréditaires certaines caractéristiques qui relèvent bien plus de l'état de santé et des conditions de vie "

J'espère qu'on aura plus d'études sur ce sujet à l'avenir. Un jour.

¹ PAPIERNICK ., ALEXANDER G.-R. et PANETH N., Racial Differences in Pregnancy Duration and its Implications for Perinatal Care, Medical Hypothesis, 33, 1990, pp. 181-186.

² SAUVEGRAIN P., " La santé maternelle des " Africaines " en Île-de-France : racisation des patientes et trajectoires de soins ", Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 28 - n°2 | 2012, mis en ligne le 10 octobre 2012, consulté le 06 août 2015. URL : remi.revues.org/5902



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