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Mohamed, prof et imam dans un pays où la francité perd du terrain

  Société, #

Insidieuse, la formule fait son chemin : l'islam menacerait la laïcité et les fondements de la République. Une vision opposée à celle de Mohamed Bajrafil, imam d'Ivry-sur-Seine, pour qui la République laïque représente la meilleure garantie de pouvoir vivre sa religion : "La France applique la charia plus que tous les pays au monde !" Une phrase dont il sait qu'elle va faire bondir de tous les côtés. Comme il sait qu'elle sera déformée aussi bien par les islamophobes que par les intégristes. Il l'assume pourtant puisqu'elle révèle la conviction profonde de ce brillant érudit formé à l'école shafiite :

La charia [littéralement "le chemin", ndlr] pose les cinq objectifs suprêmes de l'islam : la protection de la vie, le droit de croire ou de ne pas croire, le libre arbitre, le droit de propriété privée, la perpétuation de l'espèce. Quel pays musulman protège autant ces droits que la France ? Aucun !"

Derrière l'apparente sérénité du jeune homme de 36 ans perce pourtant son inquiétude après les attentats commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly : "C'est un coup de massue sur la nation toute entière et sur l'islam de France." Ces tragédies ont attisé la flambée islamophobe et renforcé l'amalgame entre musulmans et terroristes. "Je connais des personnes qui s'habillent différemment depuis ces drames pour ne pas être la cible de malades. Il y a des militaires qui gardent les mosquées. Qu'on soit obligé d'en arriver là, ce n'est pas normal. Pas en France !"

Prof et imam

Marié à une chargée de laboratoire dans l'Education nationale et père de quatre enfants, Mohamed Bajrafil mène deux vies qui lui permettent de se sentir un humain complet et accompli. Dans le "civil", il exerce sous le nom de Mohamed K. comme professeur de français et d'histoire dans un lycée du 18 e arrondissement de Paris et comme professeur d'arabe à l'université Paris XII. Dans son autre vie, Mohamed Bajrafil est l'imam de la mosquée d'Ivry-sur-Seine. "Ce nom, c'est mon deuxième prénom devenu mon nom de scène", lâche-t-il dans un large sourire.

Professeur et imam ? A ses yeux, les deux fonctions se retrouvent dans le même désir de partager, la même passion de transmettre, un héritage de son père, professeur et maître en théologie. Il se garde pourtant bien de tout mélange des genres :

Ma vie au lycée, c'est ma vie d'enseignant, point à la ligne. Dehors, c'est ma vie privée".

Une vie privée qui devient de plus en plus publique. Ses élèves ont reconnu leur prof dans une émission télé à laquelle participait l'imam Bajrafil. Il pense désormais quitter le lycée à la fin de l'année scolaire "car ça va être compliqué". Il se consacrera alors à la recherche dans sa fac.

Un échec de la République

Rencontré dans un café proche du lycée, Mohamed Bajrafil a tout du jeune parisien décontracté, avec son manteau gris cintré, ses gants et son bonnet de laine bleu. Tout en douceur, il titille le représentant des médias et s'en prend aux politiques :

C'est une tartuferie de me présenter comme une personne qui peut régler le problème. Tout le monde vient demander aux imams de prendre leurs responsabilités mais il ne s'agit pas de leur responsabilité : c'est une question socio-éducative, il ne faut pas la rendre religieuse. On nous demande des comptes pour des gamins qui sont l'échec de la République."

Et d'appuyer là où ça fait mal en rappelant que Lassana Bathily, qui a sauvé des vies à l'épicerie cacher de la porte de Vincennes, est "le produit du bled" quand ceux qui ont tué sont "le produit d'ici".

Alors oui, un échec. Arrivé en France à l'âge de 20 ans, il en veut pour preuve les jeunes Comoriens qui, comme lui, "viennent du bled" et font plus d'études supérieures que ceux nés ici : "Il y a bien un problème et ce problème, ce n'est pas à moi de le résoudre." Il y voit plutôt un questionnement collectif auquel chacun doit apporter sa contribution. Il se dit d'ailleurs prêt à participer au sauvetage du bateau commun :

Je serais d'autant plus heureux de le faire que je pourrais rendre à ce pays ce qu'on m'a donné."

Redonner, une obsession pour Mohamed Bajrafil. Il se désole que des gamins ayant réussi leurs études ne trouvent pas de boulot en raison de leurs origines : "Certains partent tenter leur chance dans d'autres pays mais ils ne trouvent pas leur place car ils sont Français." Il y voit un immense gâchis. Quelles perspectives d'avenir pour un jeune d'origine africaine ou maghrébine dans la France actuelle ? "Aux Comores, avant, après le bac, on rêvait de la France, aujourd'hui, c'est un pays comme un autre. La francité perd du terrain."

Lire le Coran avec les lunettes du 21e siècle

Naître musulman en France, c'est naître suspect. Mohamed Bajrafil considère que, pour beaucoup de politiques encore, l'islam n'est pas une religion de France :

On place les musulmans dans une situation schizophrénique : pas d'ici et pas du bled. Une schizophrénie qui va jusqu'à se transformer dans leur esprit en 'musulman donc pas Français'. Tout le monde parle de mixité sociale : il faut la faire."

Il espère que les mots de Manuel Valls sur l'apartheid vont faire bouger les gens. L'homme de foi attend que les politiques prennent leurs responsabilités. Lui se concentre sur sa mission d'imam : "Aider les gens à mieux vivre leur citoyenneté". Aussi lit-il le Coran avec "non pas avec des avis juridiques émis il y a 1.400 ans mais avec les lunettes du 21 e siècle". Le jeune imam considère qu'il ne peut pas y avoir de "gourou" puisque l'objectif est de faire travailler le libre arbitre : "Le dernier à prendre la décision, c'est le fidèle lui-même". Une charge contre les takfiristes, "ceux qui considèrent les autres comme des mécréants", avec lesquels il se "castagne" parce qu'"ils produisent les anachronismes les plus délirants du monde".

Impossible aussi de se reconnaître dans le CFCM (Conseil français du culte musulman) qu'il considère comme "une rémanence coloniale", reposant sur le pays d'origine et non sur la vie en France. Pour un islam de France, il estime qu'il faut "faire avec les acteurs français, formés par les universités de la République."

Casser les murs

En attendant, le jeune homme venu des Comores répète son attachement à la France avec une phrase de la littérature arabe classique : "L'amour de la patrie fait partie de la foi". Un amour lié à celui de la littérature : "Le livre m'a tout donné". Celui qui cite volontiers Cioran raconte ses larmes de gamin à la lecture du "Rouge et le noir" de Stendhal. Lire, apprendre, analyser, décortiquer, toujours. Un érudit prêt à répondre à Michel Onfray comme aux terroristes qui, dans le Coran, ne prennent que des bouts au lieu de considérer l'ensemble :

Le Coran a 6.235 versets dont seulement 200 sont coercitifs. Comment faire de l'exception la règle ?"

Les livres ne sont pas pour lui un refuge où il s'abrite mais bien son ouverture au monde, une porte sur la société : "Les gens vivent en vase-clos. Il faut casser les murs derrière lesquels nous sommes cachés pour vivre ensemble. Vivre ensemble en n'étant pas toujours d'accord, en se querellant, mais en reconnaissant qu'on est ensemble." Mohamed Bajrafil est prêt à dire "Je suis Charlie" non pour des caricatures qui le blessent, mais "parce que je suis Français, avec le côté rebelle de ce pays."

nouvelobs.com


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