Venezuela : "La révolution a une dette envers les Noirs"

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Né en 1954 à San José de Barlovento, région où les traditions des descendants d'esclaves sont fortement enracinées, Jesús "Chucho" García est une voix reconnue parmi les Afro-Vénézuéliens. Fondateur du Centre d'études afro-américaines à l'Université centrale du Venezuela (UCV), il a été chargé par Hugo Chávez de nouer des liens entre la révolution bolivarienne et le continent africain. Il a été chef de mission diplomatique pendant cinq ans en Angola, avant de travailler au Mali et au Burkina Faso. Il est aussi le fondateur du Mouvement afro-révolutionnaire Juan Ramón Lugo, du nom d'un ancien bûcheron devenu spécialiste de l'histoire orale des descendants d'esclaves. Consul général du Venezuela à la Nouvelle-Orléans depuis 2014, Chucho García précise qu'il s'exprime à titre personnel, et non en tant que représentant de son gouvernement.

Combien le Venezuela compte-t-il d'"Afro-descendants", si le terme vous convient ?

L'appellation "Afro-descendant" est la plus appropriée, c'est un concept politique global adopté par la conférence de l'ONU sur le racisme, tenue en 2001 à Durban (Afrique du Sud), à laquelle j'ai participé. Pour le dernier recensement de la population au Venezuela, en 2010, nous avons proposé une terminologie qui a été retenue : les citoyens pouvaient se définir comme Blancs, Noirs, Morenos ("peau brune"), Afro-descendants ou "autre". Les trois catégories "afro" ont réuni 54,2 % des réponses, sur une population de 27 millions de personnes. La majorité des Vénézuéliens connaît et reconnaît donc ses origines africaines.

Cette proportion se retrouve-t-elle dans les élites politiques ?

En termes ethnico-raciaux, la part d'Afro-descendants dans le personnel politique ne dépasse pas 5 %.

Pourquoi si peu ?

Les structures du racisme et de la discrimination perdurent dans le processus bolivarien, malgré nos dix-huit ans de combat. L'identité afro-vénézuélienne n'est pas reconnue dans la Constitution de 1999 [année de l'arrivée au pouvoir de Chávez, ndlr]. Beaucoup de compatriotes se revendiquent du métissage. On affirme que nous sommes tous métis et tous égaux, sans différences basées sur la couleur de la peau. Nous savons tous que c'est faux. Comme l'a analysé Frantz Fanon, l'idéologie du métissage dissimule la discrimination raciale. Seuls deux dirigeants importants se sont clairement affirmés afro-descendants : Hugo Chávez d'abord, puis Aristóbulo Istúriz, plusieurs fois ministre et actuel député à l'Assemblée nationale constituante (ANC).

Cette assemblée mise en place cet été peut-elle corriger ce déséquilibre ?

C'est ce que nous espérons. Le Mouvement afro-révolutionnaire, dont je suis membre, estime que la révolution bolivarienne a une dette politique et morale envers les Afro-descendants. Nous souhaitons que la prochaine Constitution, en cours d'élaboration, précise dans son préambule que les Afro-descendants sont un élément fondateur de l'identité vénézuélienne. Comme c'est le cas dans les constitutions de Colombie, d'Equateur ou du Brésil.

Les droits des Afro-Vénézuéliens ont-ils tout de même avancé pendant l'ère chaviste ?

Jusqu'en 2011, notre reconnaissance par les politiques publiques a énormément progressé. L'héritage africain fait désormais partie de l'enseignement scolaire. Mais depuis quelques années, il y a une paralysie de nos avancées. La dernière loi promulguée par Chávez avant sa mort [en 2013] est celle contre la discrimination raciale. Or ce texte ne sanctionne pas de façon efficace le délit de discrimination. Nous souhaitons que l'ANC renforce la loi, dans l'esprit de ce que souhaitait faire Christiane Taubira en France. Vous savez que ces derniers mois, au Venezuela, deux Noirs ont été brûlés vifs lors de manifestations par la bourgeoisie (1). Etre noir et chaviste fait de vous un ennemi aux yeux de l'opposition raciste et fasciste.

Les manifestations sont cependant motivées par les pénuries alimentaires dont souffrent les Noirs comme les Blancs...

D'où viennent ces pénuries ? Je prends l'exemple de la région de Barlovento, d'où je viens. Le gouvernement a créé des entreprises socialistes de production pour nos principales richesses agricoles, la banane et le cacao. C'est une initiative positive, mais leur fonctionnement pâtit des entraves bureaucratiques. Les denrées alimentaires manquent alors que nos communautés savent faire pousser des légumes et des fruits, et assurer leur propre subsistance. Nous sommes agriculteurs et pêcheurs. Face à la crise, il faut faire preuve d'imagination sans attendre l'assistance de l'Etat. Par exemple en créant des micro-entreprises qui échappent à la bureaucratie.

Et ça marche ?

Un groupe de femmes, les Cimarronas de la Esperanza, se sont mises à produire des produits d'entretien rares dans le commerce : chlore, détergent, désinfectant... Et même des produits cosmétiques, avec des crèmes pour la peau à base de cacao. En comptant sur nos propres forces sans attendre d'aide de l'extérieur, nous retrouvons l'esprit de nos ancêtres les cimarrones (2).

Et le mouvement des cumbés ?

Ce sont à l'origine les lieux de liberté créés par les cimarrones. On les appelait palenques en Colombie, quilombos au Brésil. Aujourd'hui, un cumbé est une coopérative agroécologique qui cultive la terre sans fertilisant ni produit polluant, sans glyphosate ni semences transgéniques. On revient à la terre en raison de la crise alimentaire. Mais il y a longtemps que les campagnes ont cessé d'être les garde-mangers des villes. A cause du développement de l'industrie pétrolière, qui a attiré de nombreux paysans par de meilleurs salaires.

Ces coopératives peuvent pourtant difficilement pallier la pénurie généralisée...

Certes, mais pour dépasser le modèle rentier pétrolier, il faut partir d'un nouveau modèle économique, durable, qui ne dépende pas des énergies fossiles qui polluent la planète. Et ce nouveau modèle commence à l'échelle locale.

Les autorités du Venezuela sont-elles conscientes de ces enjeux ?

Absolument pas. Nous devons revenir à ce que nous avons fait il y a dix-huit ans : réalphabétiser le gouvernement. Le "rentisme" pétrolier a créé une tumeur dans le cerveau de nombreux dirigeants, persuadés que tout était possible à partir des cours élevés du baril.

Comment voyez-vous l'avenir politique du pays ?

Un secteur de l'opposition, allié à Donald Trump et aux puissances occidentales, a lancé un cycle de violence calculée. Il a obtenu des succès diplomatiques qui ont isolé le Venezuela. Mais une fois l'Assemblée constituante élue, le 30 juillet, la violence a quasiment cessé. Il reste les menaces des Etats-Unis, un blocus belliciste qui ne fait que renforcer la conscience du peuple vénézuélien. L'issue de la crise politique est dans le processus électoral, avec les élections locales et régionales en octobre et en fin d'année, puis la présidentielle fin 2018. La survie du cycle chaviste va dépendre des changements radicaux que doit impérativement mettre en place le gouvernement.

Etes-vous prêt à une défaite du chavisme ?

En politique, tout est possible. Mais si le processus bolivarien s'arrêtait, une lumière d'espoir s'éteindrait. Nous résistons depuis dix-huit ans, nous avons maintenu notre souveraineté vis-à-vis des Etats-Unis en respectant les règles de la démocratie bourgeoise, pas par la voie des armes. Le Venezuela est un phare qui éclaire les autres peuples, comme l'ont été Haïti au XVIII e siècle, ou Cuba dans les années 60. Trois révolutions qui ont marqué l'histoire.

(1) Le caractère raciste de ces agressions est contesté par les milieux d'opposition. (2) "Nègres marrons", esclaves échappés des plantations qui formaient des villages de femmes et d'hommes libres.



Source : Libération.fr



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