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De l'esclavage à Laurence Rossignol, une brève histoire du mot "nègre"

  Société, #

Après la polémique suscitée par Laurence Rossignol en déclarant qu'il y avait "des nègres américains qui étaient pour l'esclavage", l'historien Pap NDiaye, pionnier des black studies, décrypte l'histoire d'un mot directement empreint de l'histoire de la traite négrière et la hiérarchie raciale.

Ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des femmes, la socialiste Laurence Rossignol a déclaré ceci sur RMC au micro de Jean-Jacques Bourdin ce mercredi 30 mars :

 

Il y a des femmes qui choisissent [le voile musulman], il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l'esclavage.

Le contexte ? Une charge de la ministre contre les modes vestimentaires dans le giron de l'islam rigoriste, et notamment les nouvelles lignes de maillots de bain burkini et autres vêtements que Laurence Rossignol appelle "islamiques" . Elle les juge"irresponsables" dans la mesure où il font "d'un certain point de vue la promotion de l'enfermement du corps des femmes" :

Nègre : "Voir esclave"

Rapidement, Laurence Rossignol tentait un déminage alambiqué, invoquant Montesquieu et son satirique De l'esclavage des nègres. La ministre répondant ceci à Buzzfeed :

 

Le mot nègre est un mot péjoratif qui ne s'emploie plus que pour évoquer l'esclavage en référence à l'ouvrage abolitionniste De l'esclavage des nègres de Montesquieu. Il n'y a donc pas de provocation de ma part ni de volonté de choquer. C'est un mot que je n'emploie en aucune autre circonstance.

L'historien Pap NDiaye, qui publiait en 2008 La condition noire, et fait figure de pionnier de "black studies" aussi tardives que timides en France, se montre sceptique sur ce rétropédalage. Il rappelle que "ce mot est directement lié aux traites transatlantiques" :

 

Si vous consultez un dictionnaire de français de la fin du XVIIIème siècle, au mot "nègre" vous pourrez lire : "Voir esclave". Il y a une équivalence complète entre les deux termes "nègre" et "esclave". "Nègre" a toujours été explicitement lié à l'état de servitude. Jusqu'à la fin du XVème siècle , l'esclavage n'est pas racialisé : au marché aux esclaves de Chypre, vous trouviez des esclaves originaires du Proche Orient, d'Europe de l'Est ou d'Afrique. A partir de la fin du XVIIème siècle, l'esclavage se caractérise par le fait qu'il est assimilé au monde noir.

Le "trio nègre" de Duke Ellington à la radio française

Quand on fouille dans les archives radiophoniques, on découvre qu'on annonçait tranquillement "le trio vocal nègre" de Duke Ellington à l'antenne en 1949 pour un quart d'heure de jazz live.

Un quart de siècle après l'âge d'or des bals nègres qui avaient fait sa célébrité, Joséphine Baker utilisait encore l'adjectif "nègre" pour évoquer son arrivée en France en 1924... dans une interview datant de 1953 :

Pap NDiaye confirme que cet emploi jusque dans les années 50 est "tardif" :

 

Le terme "nègre", très présent jusque dans les années 30 dans le monde des arts vivants et le monde de la danse, des revues et des bals, avait alors tendance à disparaître, car on soulignait déjà sa connotation péjorative.

Ainsi, lorsque Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire ont fondé en 1935 leur revue, ils hésitent : faut-il l'appeler "L'Etudiant nègre" ou "L'Etudiant noir" ? Les deux intellectuels et poètes choisissent finalement la deuxième option, raconte NDiaye :

 

Le mot "nègre" leur semblant trop péjoratif, même si les deux mêmes le détourneront pour fonder le concept de "négritude". L'inversion du stigmate leur semblait à l'époque de la revue trop difficile.

Quand Pompidou valorisait "les masques nègres"

Une décennie plus tard, Senghor publiera pourtant en 1947 son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, plus connue dans son édition de 1948 lorsqu'elle s'adjoint une préface signée Jean-Paul Sartre. Il évoquait à la radio publique en 1949 son ouvrage publié -ça ne s'invente pas- dans la collection "Colonies et empire" aux PUF :

Quand Georges Pompidou, qui s'était lié avec Césaire et Senghor du temps de Normale Sup, inaugure en 1970 le siège de l'UNESCO à Paris, son discours cherche à pourfendre la hiérarchie des races et des cultures... et emploie justement le terme "masque nègre" :

Paradoxal, sachant que l'expression "arts premiers" ne s'est pas encore imposée ? Plutôt révélateur, considère Pap NDiaye :

 

L' Anthologie est révélatrice de l'usage du terme "nègre" dans le monde artistique. Senghor fait ici référence à une histoire littéraire, et pas à une expression identitaire, personnelle et politique. Quant au terme "masque nègre", Pompidou fait encore référence au domaine de la création. Le musée du Quai Branly [inauguré par Jacques Chirac en 2006 ndlr] n'existe pas encore, c'est la grande époque du Musée de l'homme. Mais on arrêtera justement d'utiliser le terme "masque nègre" au profit de "masque africain" dans les années 70.

L'Afrique décolonisé et son "festival des arts nègres"

L'effet de la décolonisation, qui remonte à 1960 en Afrique noire ? Sans doute, mais l'évolution n'est pas linéaire : le premier grand festival africain d'après les indépendances s'ouvre en 1966 et s'intitule... "Festival mondial des arts nègres".

Il comptera trois éditions sous cette acception : en 1977 à Lagos au Nigéria puis en 2010, à nouveau à Dakar et Saint-Louis, au Sénégal. Il reste une trace radiophonique de ce festival de 1966, avec un entretien d'Aimé Césaire dont la pièce La Tragédie du Roi Christophe avait fortement marqué l'édition de 1966 du Festival des arts nègres. Si vous écoutez cette archive, vous noterez les valses-hésitations sémantiques de l'entretien qui navigue entre "théâtre africain", "théâtre noir" ... et l'intitulé officiel de "festival nègre" :

Pap NDiaye, également spécialiste de l'histoire des Etats-Unis confirme que le terme "nègre" s'est progressivement éteint en France :

 

La décolonisation est évidemment un moment important mais on n'a pas allumé ou éteint la lumière d'un coup. Les années 60 et 70 sont une phase de transition. L'autre facteur fondamental est l'évolution de l'anthropologie européenne, qui a connu de grands bouleversements alors : on a cessé de pratiquer une anthropologie hiérarchisante pour porter un regard nouveau sur les cultures extra-européennes. Dans l'édition, on a plus tardivement substitué le terme "plume" au terme "nègre" qui faisait lui aussi directement allusion au travail anonyme, dévalorisé.

Barack Obama ou Laurence Rossignol

Quand Laurence Rossignol utilise les mots "nègres américains" , elle affirme faire référence à l'esclavage et au territoire américain. Là-bas, le mot "nègre" dans la bouche de Barack Obama qui l'utilisait en 2015 pour dénoncer la tuerie raciste de Charleston avait choqué. A l'époque, il était frappant de voir tous les médias esquiver le terme au profit du nouveau et très pudique "N** word". Mais Obama, à la différence de Laurence Rossignol, n'avait pas besoin de sous-texte et disait plutôt explicitement ceci :

 

Il ne s'agit pas seulement de ne pas dire nègre en public parce que c'est impoli, ce n'est pas à cela que l'on mesure si le racisme existe toujours ou pas.

Aujourd'hui, la ministre argumente que c'est justement dans le contexte de l'esclavage qu'elle peut utiliser le terme, tout péjoratif soit-il. Pap NDiaye réfute cette justification :

 

Aux Etats-Unis, le terme "nigger" disparaît beaucoup plus tôt, dès l'entre-deux guerres. Il est remplacé par le terme "negro", complètement courant jusqu'aux années 70 et très répandu dans le mouvement des droits civiques. Martin Luther King, par exemple, dit beaucoup plus "negro" que "blacks". "Negro" est considéré comme neutre et le terme "black" n'arrive que dans les années 70 pour être à son tour un peu remplacé au début des années 80 par "afro-americans", déracialisé, qui fait cette fois référence à l'origine géographique et historique.

Concurrence des luttes minoritaires

Pour l'historien, la saillie de la ministre des Droits des femmes dans le contexte d'un interview sur le voile musulman est plutôt révélatrice d'autre chose : non seulement d'un inconscient "scandaleux" mais aussi d'une forme de concurrence entre émancipation féminine et émancipation antiraciste :

 

Une frange du combat féministe a souvent été aveugle à d'autres formes de luttes minoritaires. De même que l'histoire du militantisme noir a pu relativiser l'homophobie ou les enjeux spécifiques liés aux femmes. Il existe une segmentation entre les combats minoritaires, en France comme aux Etats-Unis.

En convoquant Montesquieu, Laurence Rossignol n'a pas été jusqu'à se réclamer des rappeurs français ou, plus encore, américains, qui refont vivre le terme "nigger" ou sa version édulcorée, "nigga" - "Un tout autre usage, provocateur, iconoclaste mais qui joue avec le stigmate", rappelle Pap NDiaye. Ni même d'Achille Mbembe qui publiait en 2013 le brillant essai Critique de la raison nègre, où le terme, qui trahit toujours l'inféodation, est utilisé de façon métaphorique, sublimant justement sa charge.

Vous pouvez retrouver ici l'entretien du penseur camerounais, grand théoricien du post-colonialisme, avec Laure Adler en octobre 2013 dans Hors Champs sur France Culture :

On notera enfin l'emploi d'un autre terme par Laurence Rossignol, qui pourrait se prêter à un autre décryptage : les "franco-musulmans" . C'était dans ce passage-ci de l'interview chez Jean-Jacques Bourdin :

 

Nous avons le devoir de garantir à tous ceux qui vivent en France, et aux franco-musulmans, qu'ils y vivent bien.

Bibliographie

Critique de la raison nègre

 



Source : France Culture


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